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Quel parti ? Quel mouvement ?
En dehors de la prise de conscience écologique, l’une des raisons évoquée pour expliquer le succès d’Europe Ecologie tiendrait à son aspect de rassemblement non partidaire. Si l’on y ajoute l’importance de l’abstention, cette élection illustre une nouvelle fois le discrédit du politique en général, des élus et de leurs partis.

Un déficit démocratique : la reproduction des « élites »
Pour les avoir abondamment critiquées, nous identifions assez bien certaines causes du déficit démocratique qui entraîne le désaveu de l’électorat. Il est, par exemple, évident que les modes de scrutin (élections uninominales à deux tours, scrutin indirect, absence de proportionnelle…), favorisent un certain type de candidats, d’où une faible représentativité des assemblées. Le cumul des mandats, dans le temps et dans l’espace, outre qu’ils créent de nouvelles baronnies, concentre les pouvoirs dans un personnel politique quasiment professionnel. Les « représentants du peuple » se transforment alors en caste politique, souvent secondée par une haute administration dont elle-même est parfois issue, véritable « noblesse d’Etat » comme la nommait Bourdieu.
Pourtant, comme le rappelle J. Rancières dans son dernier ouvrage La haine de la démocratie, la démocratie est un processus qui vise à échapper aux différents pouvoirs (de la naissance, de la richesse, du savoir) par l’instauration d’un pouvoir non prédéfini. Force est de constater qu’il y a loin de l’idéal au réel ! On sait bien que l’élu type est plus souvent un homme blanc quinquagénaire issu d’un milieu social aisé. Le pouvoir politique ne fait alors que renforcer les autres pouvoirs au lieu de les tempérer en vertu de l’intérêt général. Or, ce sont les partis qui sélectionnent ces futurs élus formant ce que d’aucuns nomment aujourd’hui des oligarchies.
On pourrait penser que cette presque caricature ne concerne que les « grands partis », devenus partis d’élus, machines gestionnaires au service, justement, des pouvoirs économiques et ne correspond pas aux partis qui, eux, s’y opposent. On pourrait aussi juger que les remèdes existent et sont dans notre programme : la proportionnelle, la parité, le non cumul, un statut de l’élu… Certes, et nombre de ces mesures ne dépendent pas de nous. Pourtant, force est de constater que pour celles qui nous concernent, rien n’est jamais acquis. Et que le fonctionnement des partis, le pragmatisme politique l’emportent souvent sur les principes. Surtout lors des échéances électorales

L’électoralisme
« Un parti est une organisation généraliste dont l’objectif est de conquérir des postes de pouvoir dans les institutions de la démocratie représentative, pour y défendre des valeurs et un programme, voire avec la volonté de changer la société. » résume Joël Martine, dans son blog. Bien sûr, ce ne sont pas les seules activités des partis politiques qui participent aussi aux mobilisations sociales. Rien de nouveau pour les Verts qui ont affirmé depuis longtemps vouloir marcher sur les deux pieds, « un dans les institutions, l’autre dans les mouvements sociaux ». Mais est-ce si simple ?
La conquête de fonctions électives ne devrait évidemment n’être qu’un moyen. Or, et l’on peut reprendre ici le titre du texte provocateur du même : « la course aux postes de pouvoir impose des pratiques qui éclipsent et neutralisent tout projet de transformation de la société ». En effet, les campagnes électorales, et, en France elles se succèdent, saturent le temps militant et absorbent toutes les énergies. Elles tendent à édulcorer les discours pour ne pas choquer l’électorat. Elles génèrent une compétition interne qui vire facilement au clanisme. La personnalisation imposée par le système stérilise l’élaboration collective. Comme il s’agit « d’éliminer » un concurrent, on évacue les débats et la tentation est forte de discréditer des idées en discréditant la personne. La dérive est rapide : le parti devient principalement un parti d’élus ou de salariés d’élus. A partir de leurs statuts, de leur point de vue spécifique, se forme un groupe développant ses propres motivations et intérêts. En particulier, celui de se maintenir. Point de jugement moral, dans ce constat, il ne s’agit pas de personnes mais d’un système qui entraîne tel ou tel comportement.
A « l’externe », dans le champ politique, l’électoralisme développe la concurrence entre partis. Ce sont des adversaires qu’il faut « vaincre ». Principalement les plus proches, puisque l’électorat potentiel est le même. Là encore, au débat, même polémique, à la confrontation d’idées et de pratiques, on préfère le discrédit et la diabolisation. Chacun se dit pour le pluralisme, personne n’envisage de démocratie avec un parti unique, on le dénonce suffisamment partout dans le monde. Pourtant, ce n’est pas ce que laisseraient entendre les pratiques ou les discours de la majorité des partis.
Les partis dits d’extrême gauche, qui ne participent majoritairement pas aux institutions, n’ont pas, pour d’autres raisons, un fonctionnement plus satisfaisant. Ils ont bien du mal à se départir du « centralisme démocratique », et de leur sectarisme, hérités des luttes révolutionnaires, des « guerres de classe » d’une partie du XXe siècle. Avant-garde, parti de la classe ouvrière, leur organisation hiérarchisée correspondait à leur but, s’emparer du pouvoir central pour renverser le pouvoir du capital. Il n’y avait alors qu’une seule « vérité », ceux qui la contestaient étaient ou devenaient des traîtres à la classe ouvrière, des ennemis du peuple, etc. ». Point d’oligarchie, dans leur cas, mais l’installation d’une bureaucratie.

Une histoire très particulière : l’instauration de la République en France 
Tout le XIXe siècle a été traversé par les luttes permanentes entre monarchie et république, laïcité et religion, socialisme et capitalisme. Cela a influé sur la façon dont la république s’est constituée et a laissé jusqu’à aujourd’hui des traces dans nos institutions ou représentations.
Tout d’abord, le centralisme jacobin, dont l’on sort à grand peine, s’est affirmé contre les régions et les particularismes, censés être du côté de la monarchie et de la religion. Ensuite, une méfiance vis-à-vis du peuple ( en majorité rural) , soupçonné d’être sous la coupe de la noblesse et du clergé et qu’il fallait « arracher » à son milieu. Enfin, et pour les mêmes raisons, l’instauration de la citoyenneté se substituera à toutes les appartenances qu’elle occultera.
Cette culture va dominer la vie politique jusqu’à récemment. Ne retrouve-t-on pas cette méfiance dans la relation qui me semble très spécifique en France entre l’administration et ses « administrés » ? Rien à voir avec la « démocratie » à l’anglo-saxonne, par exemple qui s’est faite « avec » les communautés locales. Et je serai tentée par l’hypothèse que ce pouvoir de l’administration sur « ses » administrés renforcent la tendance à confondre pouvoir et mandat pour certains élus.
Les partis vont avoir des difficultés à échapper au jacobinisme. La régionalisation peine toujours à produire ses effets. Cette prédominance du pouvoir central influe, à mon sens, sur les formes que prennent les mobilisations. Evidence, elles vont s’adresser majoritairement à l’Etat, puisque les lois, les règlements sont de son ressort. Mais que ce soit sous forme d’interpellation, d’opposition, dans tous les secteurs, sur tout le territoire, le recours à l’Etat central et à ses représentants est permanent. Cette donnée a sans doute retardé ou limité d’autres formes de luttes, plus alternatives, de traditions plus « autogestionnaires ». Il est intéressant de constater que le mouvement des Scop, par exemple, n’a pas été vraiment assumé par les partis politiques. C’est sans doute le même réflexe qui fait juger négativement toute initiative qui semble pallier des manques, et favoriser ainsi le désengagement de l’Etat. Dans les amap ce sont les consommateurs qui « subventionnent » directement les agriculteurs, ce qui les rend indépendant de la grande distribution ou de l’industrie agro-alimentaire. Est-ce remplacer l’Etat qui ne prend pas les lois appropriées pour protéger une agriculture non productiviste de proximité ?

Une société fragmentée ?
Quant aux controverses sur la prise en compte des appartenances de chacun – de genre, générationnelle, culturelle, ethnique, sociale… - on voit bien qu’elles perdurent (c’est particulièrement vif dans la problèmatique scolaire).
Pourtant, si la contradiction Capital/Travail est toujours centrale dans un système d’économie capitaliste, il est évident qu’il ne recouvre plus de classe sociale aussi homogène. La classe ouvrière existe toujours, plus de 25% de la population active, ce n’est pas rien. Mais, à la différence du 19ème siècle et d’une bonne partie du 20ème, elle n’est plus « représentée », ni dans les médias, ni dans l’imaginaire. Le secteur tertiaire, largement majoritaire, est très hétérogène. A cela s’ajoute la précarité et le chômage qui morcellent le salariat. La socialisation n’est plus endogène, elle passe en partie par les médias dans un double mouvement favorisant et l’uniformisation et l’individualisme.
A côté des revendications de justice sociale, se développent des revendications d’égalité et de reconnaissance des différences. Bien sûr, les partis ont des « secteurs », des « commissions » qui s’en occupent, mais, dans le champ de la démocratie délibérative, n’existe qu’une citoyenneté abstraite, à peine entamée par les lois sur la parité. Ce qui n’est pas, me semble-t-il, sans conséquences.
En effet, le citoyen est un être quasi fictif qui pose une équivalence, une égalité mythique, même si elle est nécessaire dans notre système démocratique. Or, cette égalité apparente face aux urnes en ferait presque oublier les criantes inégalités, de richesse, de savoir, de pouvoir.... On oserait même dire qu’elle n’est pas loin de les « légitimer », puisque, après tout, le droit de vote existe, un choix a eu lieu, la « démocratie a parlé ». Pour le moins sert-elle d’arguments pour discréditer tout mouvement social, grèves, manifestations, qui s’oppose à un gouvernement « légitimement élu ». Problème : que signifie alors la légitimité « démocratique » du champ politique si elle occulte, voire conteste la volonté de démocratie ou de justice dans le champ social ?

La nécessité de mouvements
A travers ces quelques remarques, on peut faire l’hypothèse que les insuffisances de la forme partidaire tiennent en partie à notre système démocratique fondé sur la représentation. Il est donc difficile, voire impossible, selon certains, de compter sur les partis politiques pour changer radicalement la société. Du moins tout seuls ! Il ne s’agit pas de jeter les partis aux orties, mais de cerner leurs limites et chercher d’autres formes organisationnelles qui les obligent à les dépasser.
Ainsi, apparaît-il indispensable de favoriser l’émergence de mobilisations plurielles, qui s’opposent et proposent, contestent et élaborent les embryons d’une société future. Mais il faut aussi créer des lieux de rencontres, de confrontations obligés entre les responsables politiques, les élus et les mouvements sociaux.
C’est sans doute encore plus indispensable pour l’écologie politique. En effet, si nous voulons changer de modèle de développement, mode de production, mode de consommation, cela passe évidemment par une autre orientation des politiques publiques. Mais cela doit aussi mobiliser la population. Si nous voulons empêcher que la crise écologique se traduise par un appauvrissement drastique des déjà pauvres, nous devons promouvoir une décroissance solidaire. Et elle ne peut se faire sans leur adhésion et leur participation, leur inventivité et créativité. Sinon, nous aboutirions à une société autoritaire contraire à toutes nos valeurs. Là encore, la fin recherchée est bien dans les moyens mis en oeuvre.

Continuer le rassemblement d’Europe Ecologie, c’est donc s’inscrire dans ces réseaux, mouvements qui devront compléter l’activité partidaire. Choisir des candidats de terrain, représentants d’enjeux régionaux, d’associations et/ou de catégories sous représentées (viticulteurs/trices, ostréiculteurs/trices…par exemple, dans le Languedoc), est important.
C’est une avancée par rapport aux schémas habituels et à l’impression (pas toujours exacte) que les candidats sont tous des « pro » de la politique. Ce n’est pas un hasard si les candidats aux européennes pouvaient être appréciés et reconnus comme des acteurs sinon de terrain du moins capables de prendre des risques (le courage d’Eva Joly face aux puissances économico-financiaro-politiques du pétrole et de la Françafrique, OGM et prison pour José Bové, les actions spectaculaires – et dangereuses parfois - de Greenpeace – la création d’un laboratoire indépendant sur un sujet aussi sensible que le nucléaire par Michèle Rivasi, l’investissement pour les sans-papiers d’Hélène Flautre, et tous les autres…).

Cependant, s’il ne s’agit que de cela, l’apport positif des points de vue particuliers, différents, risque de s’éroder, d’être laminé par la participation aux institutions. Il ne s’agit pas, là encore, de faire des procès personnels, encore moins a priori, mais il est très difficile de s’immerger dans un milieu sans qu’il vous influence (surtout celui-là qui a mille sirènes à son arc pour séduire).

Il y a urgence et pourtant nous ne pouvons nous appuyer sur des réponses toutes faites. « Caminante, no hay camino, se hace camino al andar » disait Machado.
Répertorier les expériences existantes peut être un premier pas. Et un deuxième servira à poser quelques questions : Comment structurer des réseaux, sans qu’ils deviennent des carcans faisant fuir les militants « intermittents » ? Comment les rendre démocratiques sans les figer ? Comment s’ouvrir sans sectarisme mais sans perdre nos objectifs, principes, valeurs ?

Françoise Alamartine
 

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