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La crise
 
La première crise socio-écologique du capitalisme
Intervention de Jérôme Gleizes à la réunion du groupe des Verts/ALE du Parlement européen du 10 octobre 2008.
La crise actuelle que nous affrontons est une crise singulière. La crise de 1929 ne peut servir de point de repère dans l’analyse. Avec la chute des bourses, nous entrons dans une nouvelle phase de la crise puisque les deux sources de financement de l’économie, le système bancaire et le système financier sont en crise. Les entreprises ne peuvent plus se financer ni par endettement, ni par augmentation des capitaux propres, ou avec de très grandes difficultés. Mais la crise n’est pas financière, elle est globale. Nous avons une convergence de crises, inédite dans l’histoire de l’humanité : financière, économique, écologiques...
Ces crises s’inscrivent dans des temporalités différentes, non forcement liées causalement mais leur conjonction est dangereuse car elles s’amplifient entre elles. C’est une crise systémique. C’est une crise de régulation au sens économique du terme [1]. Nous ne devons pas nous limiter à l’écume des faits mais aller dans la profondeur de l’analyse. La crise actuelle ne part du financier pour se propager vers la sphère économique mais c’est l’inverse. Il ne faut pas commettre la même erreur que ceux qui confondent « les lois exotériques et les lois ésotériques du capitalisme ».

Cette distinction a été faite par Alain Lipietz [2] à partir de celle de Marx dans les dernières pages du livre 4 du Capital. « Ésotérique » n’est pas pris au sens « mystérieux » du terme mais au sens étymologique de l’analyse interne des faits, de l’ensemble des relations sociales objectives. Cela s’oppose à l’analyse de l’apparence, des seules représentations des agents économiques, de l’exotérique. Il faut analyser l’ensemble des phénomènes de fond (la paupérisation du salariat, l’épuisement des ressources naturelles, la raréfaction de l’énergie, des aliments, la capacité de recyclage des gaz à effet de serre par l’écosystème planétaire) qui sont beaucoup pour la plupart des gens plus concrets et tangibles que la crise financière, laquelle n’est qu’une manifestation (« exotérique »).

Avant d’aborder les éléments principaux de la crise, nous allons effectuer un retour sur l’histoire économique puis nous terminerons par André Gorz, l’un des rares intellectuels à avoir anticiper cette crise et son ampleur.

Retour sur l’histoire économique des trente dernières années

La crise actuelle met fin à deux compromis sociaux important, le compromis fordien et le compromis néo-libéral, mais met aussi mais en difficulté le compromis de facto entre la Chine et les États-Unis.

La fin du compromis fordien

La théorie de la régulation a défini la croissance de l’après-guerre comme une croissance fordienne, basée sur un compromis social, dit compromis fordien : « L’échange d’un salaire élevé contre une productivité accrue des salariés ». Le système se boucle macro-économiquement ainsi : les ouvriers consomment ce qu’ils ont produits, par la dépense des salaires perçus. Mais d’autres élèments sont à rajouter pour un fonctionnement stable de ce type de croissance. Selon cette théorie, tout régime d’accumulation et donc de croissance est caractérisé par cinq formes institutionnelles : forme du régime monétaire, du rapport salarial, de la concurrence, de l’État et de l’intégration au régime international. Le rapport salarial est régi selon le compromis fordien avec un système de production taylorien. Le régime monétaire a été défini à Bretton Woods comme un régime étalon dollar-or, c’est-à-dire que toutes les monnaies internationales sont convertibles contre de l’or ou des dollars. Le dollar a donc un statut d’étalon monétaire international. La concurrence entre les entreprises est faible, du fait d’une demande croissante. L’État a un rôle de stabilisateur soit à travers son action budgétaire contra-cyclique ou à travers sa fonction d’État-providence, de protection des citoyen-nes contre les risques de chômage, de maladie, d’accident du travail ou d’assurer un revenu durant la retraite. Enfin, la contrainte extérieure est faible.
Ce régime de croissance est entré en crise à la fin des années 60. C’est la première crise pétrolière de 1973 qui a révélé l’ampleur de le crise interne de ce régime d’accumulation en exacerbant les effets prix avec le triplement du prix du pétrole, tout comme la hausse du prix du pétrole de l’année 2008 a révélé la crise du régime actuel. Mais dès la fin des années 60, la baisse de la productivité du travail a exacerbé la concurrence entre les entreprises et le chômage a commencé à augmenter. Cette situation se dégradera tout au long des années 80 et 90. Mais toutes les formes institutionnelles sont entrées en crise, à commencer par la fin de la convertibilité du dollar le 15 aout 1971 par le président Nixon, et le passage progressif durant les années 70 d’un système de changes fixes à un système de changes flottants. Les mouvements étudiants ouvriers et étudiants des années 67-68 peuvent aussi s’analyser comme un besoin de plus d’émancipation, entraînant un refus du travail taylorien aliénant. C’est aussi le début de délocalisation et d’exacerbation de la concurrence internationale qui pousse les coûts à la baisse pour contrebalancer la baisse de la productivité et maintenir les profits.

La fin du compromis néo-libéral

Durant les années 80 et 90 de nouveaux compromis sociaux ont été cherchés. Les États-Unis ont établi un nouveau compromis social que nous pouvons qualifier de compromis néo-libéral : « l’acceptation d’une compression de la part des salaires dans la valeur ajoutée produite contre un accès facilité à la propriété et à la consommation ». Le bouclage macro-économique était alors fondé sur une augmentation de la valeur du patrimoine (effet richesse) qui permettait d’avoir des crédits supplémentaires alimentant la hausse de la consommation. Les crédits « subprimes » ne sont dans ce contexte non pas responsables de la crise financière mais un des moyens de la reproduction de la régulation néo-libérale. La modération salariale et une montée de la précarité étaient possibles à la condition d’un accès facilité au crédit, une inflation jugulée et des taux d’intérêt bas. La croissance américaine n’a donc pu se réaliser que grâce à un endettement massif des ménages américains qui est passé entre 2000 et 2005 de 580 milliards à 1 250 milliards avec, en fin de course, la situation exceptionnelle d’une épargne négative. Les ménages américains ont donc consommé plus qu’ils n’ont reçu de revenus. Les crédits « subprimes » étaient bien une condition du maintien de la croissance de la consommation américaine... à crédit, fondée sur une hausse continue de la valeur du patrimoine des ménages. La valeur du patrimoine des ménages américains est ainsi passée entre 1995 et 2005 de 27 600 milliards à 51 800 milliards. Mais les subprimes ne sont qu’un compartiment des crédits hypothécaires. D’autres compartiments comme les options ARM (Adjustable Rate Mortgages) peuvent encore amplifier la crise actuelle. Nous le voyions d’ores et déjà avec les inquiétudes qui concernent les 450 milliards d’en cours de cartes de crédit qui deviennent elles-aussi défaillantes. Si à cela, nous ajoutons la dette croissante publique américaine, en particulier à cause de la guerre en Irak et en Afghanistan, l’endettement total au EU représente aujourd’hui 350 % de son PIB. Et le financement de la crise financière et économique annonce des records en terme de déficit budgétaire et d’endettement public.

La fin du compromis chinamérique

L’immense dette américaine qui résulte du compromis néo-libéral est financée par le reste du monde, et en particulier, la Chine, le principal créancier qui possède 1 800 milliards de dollars, des titres en dollars dont 480 milliards de créances hypothécaires émises par Fannie Mae et Freddie Mac. En simplifiant, la consommation américaine est rendue possible par les exportations chinoises, alimentant la croissance des deux pays qui permet aux américains de maintenir leur mode de vie et à la Chine de maintenir un taux de croissance indispensable pour éviter une explosion sociale en donnant du travail à une population active croissante. Et sur le plan financier, les dollars du déficit commercial américain sont réinjectés au EU par la Chine en achat de bons du trésors et autres titres financiers américains. En septembre 2008, la Chine est devenu le premier créancier en bons du Trésor devant le Japon avec 585 milliards de dollars.

Nous pourrions penser que cette crise est due à un déséquilibre de l’épargne et de l’investissement mondial avec un rôle critique des États-Unis. Pourtant cette crise est devenu mondiale et simultanée à l’ensemble des pays de la planète, contrairement à la dernière grande récession [3] de 1987 ou de 1993. Les erreurs de la crise de 1929, celle du non interventionnisme et du chacun pour soi, n’ont pourtant pas été commises. Les banques centrales ont répondu à la crise de liquidité puis celle de solvabilité du système financier. Maintenant des plans de relance massifs sont proposés, plus de 1000 milliards envisagés par la prochaine administration Obama.
Pour nous, les causes sont bien plus profondes. Face à cette crise, il ne faut pas se tromper d’analyse pour pouvoir apporter les bonnes réponses. La crise financière n’est pas la première des d’explications ; elle révèle une crise globale. Peu d’intellectuels ont su anticiper cette convergence des crises, financière, économique, écologiques, en voir les liens sauf André Gorz, notamment dans son dernier article avant son décès, « La fin du capitalisme a déjà commencé » [4]. Nous sommes dans la première crise socio-écologique du capitalisme. Cette crise est singulière et inédite. Elle ne peut pas s’analyser uniquement comme la conséquence de la seule dérégulation des marchés financiers.
Cette crise n’est pas qu’un problème de moralité, même si les inégalités se rapprochent des niveaux du XIXe siècle. Elle n’est pas l’unique conséquence des politiques libérales. Elle est surtout la conséquence du productivisme effréné de nos économies qui mène simultanément à la crise financière et aux crises écologiques. La crise financière n’est qu’une face de la même crise, l’autre face, c’est l’accumulation continue de marchandises, de capital qui atteint aujourd’hui des limites matérielles. Cette crise marque aussi la limite des catégories économiques traditionnelles (capital, travail, valeur...) issues des premiers économistes de l’économie politique, Adam Smith mais aussi Karl Marx.

Le cas emblématique de General Motors

Pour illustrer la profondeur de cette crise, nous allons présenter le cas de General Motors, l’entreprise mythique du rêve américain. C’est l’entreprise américaine qui a le plus chuté dans l’indice du Dow Jones avec une perte de plus de 84 % de sa valeur en un an. L’action de General Motors a atteint son plus bas niveau depuis les années 50. Après un déficit record en 2007 de 38 milliards de dollars, cette entreprise continue à s’enfoncer et annonce la fin d’une civilisation basée sur l’automobile, le pétrole bon marché, l’étalement urbain. Le secteur de l’automobile sera-t-il la sidérurgie du XXIe siècle ? Les gouvernements européens ne font-ils pas preuve d’autant de cécité que celui des États-Unis ? En attendant, General Motors (248 milliards de dollars d’actifs, 15 millions de clients, 180 000 emplois aux États-Unis) vient de bénéficier du plan Paulson de stabilisation du système financier et de soutien aux banques à travers sa filiale du crédit. La Réserve fédérale a octroyé à GMAC, la société qui finance les achats de voitures construites par GM, le statut de banque. C’était la condition indispensable à une recapitalisation de l’établissement sur fonds publics. En tant que banque, GMAC va pouvoir obtenir de nouveaux fonds propres du Trésor, dans le cadre du plan Paulson. Par ailleurs, GM va bénéficier de plus de 17 milliards de dollars d’aides. Pour les écologistes, la quasi-faillite et le sauvetage de GM sont plus symboliques de la crise actuelle que la faillite de Lehman Brother.

La critique d’André Gorz

Dès 1983, dans Les chemins du paradis, l’agonie du capital André Gorz dénonçait l’impasse du modèle économique actuel et les limites d’une relance keynésienne. Une relance keynésienne classique par la hausse de la consommation n’est plus possible comme durant les trente glorieuses car cette croissance, prédatrice en ressources naturelles, entraîne des tensions sur l’ensemble des marchés de matières premières, amplifiées par les marchés financiers de produits dérivés. De même, l’effet rebond (augmentation de consommation liée à l’amélioration d’une technologie) amplifie ce phénomène. La globalisation des modèles de production et de consommation font qu’aujourd’hui la croissance des uns ne peut être compensée que par l’exploitation des autres.
Dans son dernier article, cité plus haut, André Gorz décrivait les conséquence de la robotisation et de l’informatisation. Ces techniques ont permis de produire des quantités croissantes de marchandises avec des quantités décroissantes de travail. La productivité en volume a augmenté mais par rapport aux premières décennies du fordisme, au lieu d’avoir une hausse simultanée de la production et de l’emploi (même si celle-ci augmentait d’un niveau moindre), elle a continué à augmenter mais avec une réduction de . Le coût du travail par unité de produit a diminué et mécaniquement le prix des produits ont baissé aussi. Cette baisse des prix a pu être compensée par une intégration de progrès technique comme dans le cas de l’automobile ou par une hausse de la valeur produite par travailleur (sa productivité) pour que les profits ne diminuent pas. La course à la productivité est inhérente à ce système pour maintenir les profits. Cette course provoque une réduction drastique des coûts notamment du travail par délocalisation, réduction des effectifs, hausse de l’intensité de travail. Et l’investissement productif devient de moins en en rentable. Les normes élevés de rendement actionnarial ont amplifié cette course aux profits et aux réduction des coûts. L’effet pervers de ce système, c’est de faire croire qu’il est possible d’avoir des placements purement financiers très rentables et permettre des escroqueries à la Ponzi comme le scandale Maddof de 50 milliards de dollars.
Ce modèle a des tensions déflationnistes très importantes que le progrès technique ou l’hyper-inflation récente d’actifs financiers par la création de différentes bulles spéculatives ont pu cacher. Le succès de la Logan dans l’Europe de l’Ouest montre que les raisons d’acheter une voiture ont changé et que la tension déflationniste affecte ce secteur industriel. Les habitudes de consommation (diminution de l’effet distinction d’avoir une voiture) et la hausse des coûts liés à l’automobile (essence, prêt pour achat, assurance...) ont amené les consommateurs à réduire leur budget investissement voiture. Après le risque d’inflation sur lequel nous reviendrons ci-après, les économistes craignent aujourd’hui une déflation, dans la logique de celle décrite par Fisher en 1933 [5].
En reprenant le vocabulaire de l’école de la régulation nous n’avons pas qu’une crise du régime d’accumulation, avec une contradiction des formes institutionnelles mais aussi une crise plus grave du mode de production, c’est-à-dire une crise des différents rapports sociaux.

Une crise de l’accumulation physique du capital

2008, ce n’est pas uniquement la crise financière, c’est surtout les records battus pour de nombreuses ressources naturelles, bien sûr le pétrole, 147,27$ le 11 juillet, mais aussi l’or avec 1 032,70 dollars l’once le 17 mars, l’étain, 25 495 dollars la tonne, le 15 mai, le cuivre 8 980 dollars la tonne, le 3 juillet, des denrées alimentaires comme le blé qui a dépassé les 460 $ la tonne ou le riz dont le prix de référence, celui de la Thaïlande, a plus que doublé entre décembre et avril pour atteindre 1 000$. Les prix ont depuis baissé mais il ne faudrait pas mettre cela uniquement sur le compte de la spéculation. La récession et la baisse de la demande peuvent un temps contrecarrer la tendance lourde qui est à la hausse, mais elle ne sauraient inverser cette ère nouvelle de rareté des ressources de la planète. L’offre est aujourd’hui insuffisante par rapport à la demande de matière première. De plus, si le mode vie américain était généralisé à l’ensemble de la population mondiale, il faudrait 5 planètes. Et pour soutenir la croissance actuelle chinoise de plus de 10 %, selon le FMI, la Chine a représenté entre 2002 et 2005 à elle seule 48% de l’augmentation de la demande d’aluminium, 110 % du plomb, 113 % Zinc, 30 % du pétrole. Les importations d’énergie ont augmenté en trois ans de 44,9 % et celles des autres matières premières de 34,5 %. En 2003, la Chine consommait 35 % du fer mondial, 33 % du coton, 22 % de l’étain... Toute croissance nécessite une base matérielle, même si celle-ci est sous-évaluée dans les prix des biens consommés. La croissance chinoise nous rappelle que la croissance européenne des trente glorieuses (et d’avant) n’a pu se faire que grâce à une surexploitation minière de ses anciennes colonies. Le système économique actuel surconsomme les ressources. Nous dilapidons le stock de capital naturel. Comme l’a écrit Jean Gadrey, « Pour l’instant, la banque mondiale des ressources naturelles continue à nous faire crédit, tout en commençant à modifier ses comportements de prêteur dont les actifs sont limités et fondent comme banquise au soleil. Quand va-t-on la recapitaliser pour sauver sa capacité à nous faire vivre ? » Car la principale dette à effacer n’est pas la dette financière mais la dette à l’égard de la planète. La dette financière, quand la volonté politique existe, peut-être effacée comme pour Dexia, Fortis, AIG... Il en est autrement pour la dette naturelle. Nous ne reconstituons pas le capital naturel comme le capital des banques. Pour le pétrole, c’est impossible. Pour les ressources halieutiques, c’est encore possible. La récession actuelle permet de diminuer la demande de matières premières et pousse à la baisse tous les prix. Mais à la moindre reprise économique, la tension entre l’offre et la demande repoussera les prix à la hausse. Et l’impossibilité à généraliser pour des raisons de limite des ressources naturelles fait que nous arrivons aux limites [6] du mode d’accumulation du capital, commencé avec les premières révolutions industrielles. Cette crise des ressources est amplifiée par les conséquences du dérèglement climatique. Le rapport Stern a évalué à 5 500 milliards le coûts de l’inaction.

Une crise des catégories économiques

Cette crise serait plus simple si nous n’avions pas en même temps une crise des catégories classiques de l’économie. La théorie de la valeur travail est en crise pour deux raisons, une première liée à la non prise en compte des ressources non renouvelable et une deuxième à la modification du rôle du travail dans la création de valeur. Jusqu’à présent que cela soit chez les auteurs classiques ou marxistes, toute valeur est créée à partir du travail. Le capital est considéré comme du travail mort incorporé dans celui-ci. Cette théorie butte, outre la question des externalités négatives comme les effets de l’émission excessive de CO 2, sur la question du capital naturel non renouvelable. En effet, ce capital ne peut pas être assimilé à du travail mort car il correspond à un stock limité qu’il faut préserver Pour la deuxième raison, Marx avait déjà anticipé cette critique dans les grundrisse où il analysait l’avènement d’une économie moins fondée sur le machinisme mais sur le savoir et sa diffusion. Le travail allait devenir directement productif et le savoir, force productive immédiate au moment où « la connaissance et l’application des lois mécaniques et chimiques ayant leur source immédiate dans la science (...) rendent la machine apte à accomplir le travail réservé précédemment à l’ouvrier. » « La vraie richesse étant la pleine puissance productive des individus, l’étalon de mesure en sera non pas le temps de travail, mais le temps disponible. Adopter le temps de travail comme étalon de la richesse, (…) c’est vouloir que le loisir n’existe que dans et par l’opposition au temps de travail ; c’est réduire le temps tout entier au seul temps de travail et dégrader l’individu au rôle exclusif d’ouvrier, d’instrument de travail. (…) C’est la combinaison de l’activité sociale qui apparaît comme le producteur. » C’est pour cela que certains économistes parlent de capitalisme cognitif [7]. Le temps disponible consacré à l’apprentissage, à la réflexion, aux relations sociales prend une place importante par rapport au temps de travail dans la création de valeurs. Avec cette optique, la précédente crise boursière des dot.com de 2000-2002 est interprétée différemment. Elle n’est pas l’éclatement d’une bulle spéculative mais la fin d’une convention Internet instable qui a permis l’émergence ou la croissance rapide de nouvelles entreprises comme Google, Ebay, Yahoo...

Conclusion

A une crise singulière, nous devons apporter des réponses singulières et nouvelles. C’est le défi qui est lancé à l’écologie politique. Nous terminerons par une phrase d’André Gorz, extrait de son dernier article : « La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. En leur absence, l’effondrement ne pourrait être évité qu’à force de restrictions, rationnements, allocations autoritaires de ressources caractéristiques d’une économie de guerre. La sortie du capitalisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare. La question porte seulement sur la forme que cette sortie prendra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer. »

Jérôme Gleizes

[1] Voir fr.wikipedia.org/wiki/ecole_de_la_regulation#Une_typologie_des_crises

[2] Voir lipietz.net/spip.php ?article836 « Marx et la divergence entre production en valeur et revenus nominaux » Revue d’Économie Politique n°2, 1983

[3] Une récession est définie comme deux trimestres consécutifs de croissance négative.

[4] Ecorev’ n°28, ecorev.org/spip.php ?article641

[5] Fisher, Irving, « The Debt-Deflation Theory of Great Depressions », Econometrica, October 1933, n° 1, p. 337-357. Traduction française « La théorie des grandes dépressions par la dette et la déflation », Revue française d’économie, 1988, volume 3, numéro 3 p. 159-182

[6] Nous pouvons parler aussi de limites thermodynamiques en référence à Nicholas Georgescu-Roegen, auteur de la décroissance. Entropie - Écologie - Économie (1979) Paris, Éditions Sang de la terre, 1995, 254 pp

[7] Le capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation, Yann Moulier Boutang, collection Multitudes/Idées, Éditions Amsterdam 2007

 

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