Accueil
Fondamentaux
Contributions
Organisation
Lettres
Notes de lecture
ecologie solidaire
 
 
Notes de lecture
 
Réchauffement climatique : penser l’action collective en situation de catastrophe

Le réchauffement est en marche, il faut espérer qu’il sera freiné par une réorientation draconienne des techniques et des modes de production, et que cela n’interviendra pas trop tard... mais même dans ce cas les gaz à effet de serre mettront des centaines d’années à revenir à des concentrations semblables à celles d’avant 1750 (avant le recours massif à la combustion du bois puis des combustibles fossiles) et les effets cumulatifs de l’effet de serre se poursuivront (par exemple les océans ont absorbé une grande partie du réchauffement de l’atmosphère, mais la hausse de la température des océans produit à son tour de nombreux effets catastrophiques). Il est maintenant certain que du fait de la fonte des glaces le niveau des océans va monter et que de grandes zones côtières très peuplées deviendront inhabitables (un exemple : la ville d’Alexandrie). Les fourchettes de prévisions sont régulièrement révisées à la hausse. Plusieurs modèles n’ont pas pris en compte une éventuelle déglaciation de l’antarctique, or des indices actuels montrent qu’elle n’est pas à exclure, et dans ce cas le niveau des océans ne monterait pas seulement de quelques mètres, ce qui est déjà catastrophique, mais de quelques dizaines de mètres. Par ailleurs une grande partie des terres agricoles aux basses latitudes verront leurs rendements chuter du fait des sècheresses et de l’appauvrissement des sols dû aux pratiques agricoles actuelles. De par ces deux grands processus, sans compter de multiples bouleversements plus locaux (tempêtes, etc.), les réfugiés climatiques se compteront par centaines de millions. Cela est une certitude. Seule l’ampleur de la catastrophe est incertaine, et ses détails sont imprévisibles. A cette certitude de grandes souffrances s’ajoute une menace dont on prendra conscience de plus en plus : le risque d’extinction de l’espèce humaine, soit par des accidents nucléaires majeurs résultant des conflits, soit par un emballement du réchauffement climatique, si par exemple la libération du méthane stocké au fond des océans produit une élévation de la température de l’air de plusieurs dizaines ou centaines de degrés. Là on est cuits. Même sans aller jusque là, le réchauffement climatique génère un niveau inédit de catastrophes et de menaces, qu’il est difficile d’appréhender avec les schémas de pensée politiques et sociaux élaborés depuis deux ou trois siècles. Il faut donc unchangement de paradigme de la pensée politique, et ce dans l’urgence, en quelques années. L’écologie nous a habitués à penser le rapport société-nature comme cadre obligé de toute pensée de la société et de l’action politique. Mais il faut faire plus : toutes les questions politiques sont pré-conditionnées par la capacite de l’humanité à arrêter les causes de l’augmentation de l’effet de serre, et à organiser sa survie de facon solidaire et rationnelle dans les conditions imposées par le rechauffement.

Cet article se veut un « guide de lecture » en quelque sorte. N’étant pas un spécialiste, les textes cités ci-dessous m’ont permis de comprendre des points qui me semblent décisifs, et je les communique à d’autres non-spécialistes, et néanmoins citoyens éclairés et responsables, pour leur éviter de passer trop de temps à fouiller dans internet. Je ne prétends pas à une grande précision scientifique : des informations précises se trouvent dans les textes de référence. Le but de ce texte est de participer à une mobilisation intellectuelle et politique. Si quelqu’un trouve d’autres références pouvant nous aider à nous faire une opinion, merci de les faire circuler. Je préfère faire état de cette recherche inachevée, sans attendre, pour aider à la réflexion collective.

Le premier texte à lire impérativement, à mon avis, est de Daniel Tanuro, un agronome et journaliste membre du Nouveau Parti Anticapitaliste ; c’est un rapport pour la Quatrième Internationale (l’organisation marxiste dont la LCR était la section française avant qu’elle lance le NPA).
Un autre auteur confirme le constat de la gravité de la situation et de son extrême urgence : Jean-Marc Jancovici. C’est un ingénieur sur les questions d’énergie. Politiquement c’est un écologiste. Ses textes sont très détaillés sur le plan scientifique, et en même temps très pédagogiques (www.manicore.com/documentation/).

Enfin, on peut consulter les documents officiels du GIEC (Groupe Intergouvernemental des Experts sur le Climat, ONU), dont la rédaction a été élaborée par des centaines de scientifiques reconnus, dont les trois rapports les plus récents du GIEC en « version résumée pour les décideurs » sur le site www.ipcc.ch : Rapport 1, Rapport 2, Rapport 3.
Ces rapports émanant d’institutions scientifiques officielles sont très alarmants, même dans leurs hypothèses « basses », mais ces rapports sont difficiles à lire, car pleins (à juste titre d’ailleurs) de paragraphes sur les chiffrages, sur la méthodologie de la recherche et les degrés d’incertitude des prévisions, etc., et très peu précis sur le plan politique. Pour ces deux raisons il vaut mieux commencer par lire Tanuro et Jancovici.

Jancovici est plus précis sur les processus physiques en cours, et sur les solutions techniques envisagées. Tanuro nous épargne les digressions méthodologiques, et s’efforce de tirer des conclusions politiquement opérantes. C’est son grand intérêt, même si on ne partage pas sa vision « NPA » des changements politiques. C’est pourquoi un va-et-vient entre les sites de Tanuro et de Jancovici me semble utile.
Autre intérêt du texte de Tanuro (surtout paragraphes 17 à 20) : il analyse, de manière pertinente me semble-t-il, les politiques des Etats, dictées par les pratiques et le lobbying des dirigeants des grandes entreprises. Dans un premier temps les décideurs et les faiseurs d’opinion ont tout fait pour masquer le risque climatique, jetant le doute sur les prévisions des scientifiques. Et maintenant ils adoptent un discours écolo (c’est le greenwashing), et même certaines solutions d’inspiration écolo, mais uniquement celles qui peuvent être utilisées pour stimuler l’accumulation du capital. Un exemple : au lieu de mettre en place des alternatives à la voiture individuelle ils lancent sur le marché des voitures plus petites et moins polluantes, d’où un « effet rebond » : un plus grand nombre de consommateurs achètent des voitures et les émissions de CO2 continuent de plus belle. La solution néolibérale est la mise en place par les Etats d’un marché des droits à polluer, censé piloter une diminution des émissions de gaz à effet de serre. Cet instrument est peu contraignant, il ne concerne qu’une partie des entreprises, il leur offre de nombreuses possibilités d’arrangement et de tricherie ; les droits à polluer deviennent un produit financier dont les cours évoluent de façon irrationnelle et génèrent toute une spéculation parasitaire. Au final la diminution des émissions est dérisoire. (Voir aussi Aurélien Bernier, Le climat otage de la finance. Ou comment le marché boursicote avec les « droits à polluer », Les Mille et une nuits, 2008, et son résumé par Tony Andréani : Le Changement climatique impose la planification, à paraître).

En fin de compte, ça fait trente ans que les classes dirigeantes laissent filer le réchauffement climatique et c’est criminel.
Tanuro et Jancovici montrent à juste titre que ce qui génère depuis le XIXe siècle un développement technique provoquant la hausse de l’effet de serre, ce n’est pas « les activités humaines » en général, comme disent les rapports officiels, c’est le productivisme capitaliste, plus précisément la course à l’accumulation de pouvoir technique qui caractérise le mode de production capitaliste, la façon dont les décisions économiques sont prises dans la concurrence capitaliste, une compétition qui impose à chaque décideur (sous peine d’être éliminé) de maximiser la productivité pour dégager du profit en s’occupant le moins possible des conséquences des techniques sur les écosystèmes et sur le long terme. Tanuro n’oublie pas la responsabilité des systèmes socialistes bureaucratiques. A mon avis une cause décisive du productivisme et de l’irresponsabilité écologique de ces systèmes est la course à l’accumulation de pouvoir technique entre les différents secteurs de la bureaucratie industrielle. La solution doit donc être cherchée du côté d’une économie écologiquement planifée et démocratiquement contrôlée, donc une économie certes plurielle mais à dominante écosocialiste : en gros, la philosophie des biens publics et de l’économie alternative et solidaire, mais avec plus d’insistance sur le rôle du pouvoir public, pour rassembler des moyens et mettre en oeuvre des transformations radicales. Et impérativement un désarmement économique (et militaire) du capitalisme. Tout cela suppose des ruptures révolutionnaires... Mais j’insiste sur le fait que ces ruptures révolutionnaires devront être faites dans l’urgence et en gérant des situations de catastrophe.
Il faut penser une pratique politique en situation « d’atterrissage en catastrophe », et en termes de sauvetage collectif. Certaines tâches politiques prennent un relief totalement inédit. Par exemple il est décisif de construire des institutions mondiales ayant un fort pouvoir de décision et de contrainte (ce qui ne veut pas dire dictatorial, car une politique écologique nécessite aussi le principe de subsidiarité). Autre exemple : dans beaucoup de situations un rôle politique central sera joué par des mobilisations de masse. Et bien d’autres choses mentionnées par Tanuro au paragraphe 27.

Juste trois exemples des nouvelles approches qui nous sont imposées par les urgences de la situation :
1) la liberté de circulation et le devoir d’accueil des migrants : quand les réfugiés climatiques se compteront par centaines de millions, c’est l’accueil inconditionnel des populations déplacées qui devra devenir la norme et être organisé sous l’égide des institutions internationales. Il faut impérativement abandonner la logique du refoulement des migrants mise en oeuvre actuellement par les Etats : soit on met en place une logique de l’accueil fondé sur les principes des droits humains universels et du sauvetage collectif, soit on devra subir des politiques xénophobes de défense de « l’espace vital » des pays riches par des moyens génocidaires.
2) la question des droits des femmes et de leur organisation collective n’est pas seulement une fioriture sur les questions écololgiques et sociales (« les malheureuses, elles sont les premières victimes »), pour les raisons suivantes :
a) d’expérience les femmes jouent un rôle décisif dans les sociétés qui luttent tout simplement pour leur survie, pour des raisons politiques (par exemple, dans les territoires palestiniens) ou face à des désordres économiques et écologiques qui les paupérisent brutalement : du fait du désengagement des hommes les femmes doivent se débrouiller pour faire bouillir la marmite et socialiser les enfants. Partout dans le monde les femmes sont en pointe dans les expériences d’économie solidaire.
b) l’éducation et l’autonomie des femmes est un facteur décisif de l’évolution de la natalité. c) Pour freiner le réchauffement climatique et pour résister à ses effets dévastateurs sur la société il faut contrer le capitalisme et la course à la puissance militaire, or ces deux processus sociaux ne sont pas neutres du point de vue du genre. Pour que l’humanité survive au réchauffement climatique il faut une politique radicale de limitation des pouvoirs économiques et militaires, et une telle politique ne peut pas se passer de la résistance des femmes à leur oppression par ces mêmes pouvoirs. Les femmes sont, statistiquement (mais je sais que beaucoup d’entre vous ne sont pas d’accord avec moi sur l’interprétation de ces statistiques), moins portées que les hommes à la lutte pour le pouvoir sans limite qui est le vecteur psychologique de la course au profit capitaliste, elles sont également moins portées que les hommes au bellicisme. C’est en fonction des urgences écologiques qu’il faut évaluer l’apport des théoriciennes éco-féministes comme Vandana Shiva, même si certains de leurs présupposés théoriques prêtent à discussion.
3) le logement : il faut un plan de construction massive de logements sociaux, et c’est l’occasion pour mettre en place (en deux décennies, dit Tanuro) un parc de logements bien isolés pour économiser du pétrole et limiter l’émission de CO2 (la maison zéro énergie, ça existe, mais il faut de l’énergie pour la construire). A long terme ces logements sont moins chers pour les usagers car actuellement ce qui coûte le plus cher sur la vie d’un immeuble ce n’est pas sa construction mais l’entretien et le chauffage. Donc on peut faire à la fois social et écolo. Mais il faut un pôle financier public capable d’étaler les coûts sur le long terme. Et il faut aussi bloquer net la spéculation immobilière, soit par la préemption publique des sols, soit par des mesures fiscales draconiennes (cela existe dans des pays d’Europe du Nord) : voir la conférence d’ATTC sur le logement. Si on fait cela, on peut aussi arrêter la ségrégation urbaine par le logement et donc la ghettoïsation des banlieues. La lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, et la solidarité avec les populations déplacées, sont les deux urgences qui permettent de légitimer une telle politique.
Dans la situation actuelle, la question climatique apparaît dans le cadre d’un emboîtement de plusieurs crises : crise financière et récession économique, guerres, pic pétrolier. Dans l’actualité immédiate, des branches entières de l’économie sont frappées par une crise économique classique (contraction de la demande, récession) et par les désordres sur le marché mondial. Elles seront frappées encore plus par la hausse inéluctable du prix du pétrole, dont dépendent la majorité des activités économiques. C’est d’abord par là que se manifeste la nécessité d’une reconversion radicale de la production : sobriété énergétique, techniques alternatives aux combustibles fossiles, diminution des transports de biens, relocalisation de l’économie. Les réponses à ces diverses crises doivent être l’occasion de mettre en place des réponses au réchauffement climatique, et ne doivent pas contribuer à l’aggraver. Un contre-exemple : pour repousser les échéances du pic pétrolier on peut lancer l’exploitation des gisements pétroliers du grand nord, qui deviennent exploitables avec le réchauffement, et qui deviennent rentables avec la hausse du prix du pétrole... mais il est évident que cette « solution » à court terme ne fera qu’aggraver les dégâts environnementaux et le réchauffement climatique. Exemple en positif : face aux suppressions d’emploi dans l’industrie automobile il serait absurde de demander une « relance », et il faut revendiquer (et élaborer) des plans de reconversion vers des productions écologiquement utiles ; cela nécessitera de toute façon la suppression de nombreux postes de travail, il faudra trouver des protections sociales pour les salariés et des reconversions. Ce sera difficile et il faudra penser la défense de l’emploi en l’intégrant dans la perspective de transformations sociales en réponse au réchauffement : notamment le revenu garanti et des politiques de développement local qualitatif et soutenable.

Ce qui accroît l’urgence de trouver des solutions sociales immédiatement faisables, c’est la spirale destructive qui résulte des politiques néo-libérales : égoïsme irresponsable dans la concurrence, donc dégats écologiques, donc catastrophes sociales, donc affrontements entre les peuples, donc un boulevard pour la xénophobie et le bellicisme, etc. Cette spirale politique est aggravée par le fait que, pendant que certaines populations sont frappées par des catastrophes immédiates, d’autres vivent dans l’illusion d’être hors de danger (provisoirement !) et donc sont tentées par des politiques d’indifférence (comme celle aujourd’hui des pays riches vis-à-vis des fléaux qui frappent l’Afrique : désertification, sida, etc.) et des réactions xénophobes et bellicistes, en particulier contre les réfugiés (comme aujourd’hui la guerre contre les immigrants aux frontières des pays riches). Il faut casser cette spirale sans attendre une revolution d’ensemble, precisement pour qu’une revolution d’ensemble devienne possible. Tant que ne seront pas apparus des régimes politiques mettant en œuvre des programmes sérieux contre le réchauffement climatique, la situation politique reste marquée par une course de vitesse entre d’un côté la prise de conscience et l’organisation des citoyens, de l’autre les politiques néo-libérales, ségrégationnistes et bellicistes.
Quelque part, comme on le sait depuis longtemps, ce ne sont pas les moyens qui manquent. Avec l’argent gaspillé dans l’armement, on a très largement de quoi financer une reconversion de l’économie dans un sens écologique et mettre fin à la pauvreté. Idem avec les revenus des riches, les dépenses de pub, l’argent public dépensé pour soutenir les capitaux, les rentrées que rapporteraient une taxe Tobin et la fin des paradis fiscaux, etc. Ces démonstrations doivent être popularisées dans l’opinion publique, mais la question est de créer un rapport de force collectif pour contraindre les profiteurs à lâcher le magot. C’est donc la question de construire une capacite politique collective de la societe. Et il ne suffit pas de le dire car pour créer cette capacité collective il faut inventer des pratiques sociales solidaires et écologiquement responsables, contre la culture du consumérisme, de la compétition généralisée, et de la guerre. Ce qui est nouveau, c’est que nous devons faire cela en situation de catastrophe et de menace vitale, ce qui impose de se défaire du « réalisme » hérité des périodes où on a eu l’illusion du « progrès ». Tout cela est difficile et demande de l’audace. Mais d’un autre côté la tâche n’est pas impossible car l’urgence (et les impasses rencontrées par les politiques des classes dominantes) peut créer une « insurrection des consciences » et des bouleversements déconcertants dans la culture politique de masse. La possibilité d’une « insurrection des consciences » à l’échelle planétaire n’est pas du tout exclue, un peu comme la prise de conscience collective qui s’est fait jour dans la lutte contre le nazisme et après la deuxième guerre mondiale, mais en beaucoup plus radical (écologique, solidaire, internationaliste). Je rappelle que c’est dans la résistance au nazisme qu’a été forgé le projet de la Sécurité Sociale française qui a été ensuite imposé à la classe dominante dans le rapport de force de la Libération, et qui constitue l’un des piliers des droits sociaux sur lesquels nous vivons actuellement (et qui sont sapés par le néo-libéralisme). De même, le National Health Service en Grande-Bretagne a été mis en place pour souder la société dans son effort de riposte à l’agression nazie. Les catastrophes sont aussi des moments de contre-offensive et de création collective. En situation de catastrophe, les mouvements politiques seront jugés sur leur capacité à mettre sur pied un « gouvernement de sauvetage collectif » (pour ne pas dire « gouvernement de salut public », formule utilisée souvent en temps de guerre et sur un fond d’idéologie patriotique). Avec l’entrée dans une période de catastrophes climatiques on ne peut pas prévoir précisément par quelles formes politiques s’enclenchera un processus de rupture avec le capitalisme : peut-être que le peuple construira de toutes pièces un pouvoir révolutionnaire, par auto-organisation en dehors des institutions officielles actuellement en place, mais peut-être aussi que les citoyens investiront massivement et s’approprieront les institutions officielles et les services publics, et réorienteront complètement leur fonctionnement, ou peut-être une combinaison des deux, ou autre chose. A la fin de son rapport Tanuro conditionne toute solution définitive de la crise climatique à une préalable révolution par émergence de pouvoirs d’Etat révolutionnaires et contagion mondiale, mais dans le reste du texte il propose aussi des réformes immédiates à imposer face aux pouvoirs actuels. L’alternative n’est pas seulement entre une logique écosocialiste de coopération et de démocratie, et une logique ségrégationniste, autoritaire, belliciste, qui pour l’instant se drape dans une démarche néo-libérale. Une réponse peut être apportée également sous la forme d’un système politique autoritaire sur une grande échelle géographique mettant en œuvre autoritairement une reconversion écologique de l’économie. Il y a un précédent : c’est la façon dont la Chine, avec la révolution maoïste, est sortie de la dépendance coloniale et du sous-développement, en mettant en place un appareil bureaucratique à l’échelle d’un pays-continent (sur la base de la tradition impériale chinoise, mais dans un projet volontariste de transformation sociale). Plus récemment la direction chinoise a opté pour le développement du capitalisme et adopté une grande partie des recettes néo-libérales, mais l’essentiel des outils économiques restent entre les mains de l’appareil d’Etat, lequel sera obligé d’agir face aux désordres climatiques, et le fera probablement par une combinaison d’autoritarisme et (on peut l’espérer) de sagesse écologique, avec y compris une part de concertation démocratique. Il est difficile de prévoir mais on peut imaginer que la formule d’un empire autoritaire mais relativement rationnel sur le plan écologique s’affirme comme l’un des modèles politiques pour le sauvetage collectif (donc comme un moindre mal comparé à une spirale de barbarie), y compris un modèle pour la construction d’un ordre mondial. (Est-ce un hasard si aujourd’hui c’est la Chine qui propose une monnaie mondiale commune ?) Certes, compte tenu des irrationalités et des luttes de pouvoir incontrôlables que génère l’autoritarisme bureaucratique, des solutions écosocialistes démocratiques sont préférables … mais il faudra tenir compte de la possibilité de solutions bureaucratiques. A réfléchir …

Je conseille aussi d’aller voir ce qu’écrivent les partisans de la « décroissance », notamment Paul Ariès, La Décroissance, un nouveau projet politique, et le mensuel La Décroissance. On peut trouver des contributions, dont certaines assez concrètes, sur le réseau des écologistes radicaux, en bas de la page.
La décroissance » n’est sans doute pas un idéal de société : il est souhaitable que certaines productions industrielles croissent (par exemple il faut fabriquer beaucoup moins de voitures, mais plus de chemins de fer), mais il est certain que des phases de décroissance brutale vont nous tomber dessus du fait des désastres écologiques, et des récessions économiques. Les sociétés n’auront probablement pas le temps de réorganiser leur système économique sur des bases sobres et propres (économes en ressources et non-polluantes) avant d’être percutées par des catastrophes. Ce qui va se passer concrètement n’est pas un virage négocié vers une économie écologiquement soutenable, ce sera d’abord un enchaînement de crises très graves avec des phases de recul brutal du PIB. Il faut apprendre à gérer les inévitables phases de décroissance en préservant (en fait en construisant) la capacité des sociétés à prendre des décisions collectives rationnelles.
Ce qu’Ariès et les « objecteurs de croissance » apportent de très précieux à mon avis, c’est la recherche de solutions et de pratiques politiques et économiques pour une « décroissance conviviale » pour ne pas avoir à subir une décroissance sauvage dans un contexte d’inégalités accrues et de pouvoirs politiques autoritaires et militaristes. Notamment le couplage entre revenu garanti (base d’une refondation du « contrat social ») et promotion du bon usage. Exemple : 30 litres d’eau gratuits par personne et par jour parce que c’est la solidarité et c’est nécessaire pour bien vivre, et tarifs de plus en plus élevés pour tout dépassement de ce « bon usage ». Dans le même ordre d’idées (même si ce n’est pas la même « famille » intellectuelle) je conseille d’aller lire le texte de Jean Zin : je vois surtout l’intérêt des monnaies locales comme protection contre les désordres économiques propagés par les marchés internationaux, et l’intérêt du revenu garanti comme assurance pour les travailleurs leur permettant de se lancer dans des reconversions économiques écologiquement soutenables. Tout cela pose de gros problèmes de faisabilité (sur lesquels les militants doivent se mettre à réfléchir : voir « Sur les expériences faisables de revenu minimum inconditionnel de solidarité » ; voir le site du BIEN : Basic Income Earth Network, réseau mondial pour le revenu de base), mais ce qui nous semble difficile à réaliser aujourd’hui apparaîtra peut-être demain aux yeux de la masse des gens comme une solution de sauvetage indispensable... à condition qu’on l’ait déjà expérimenté à l’avance. Sur les expériences alternatives combinant défense immédiate et mise au point des éléments d’une société écosocialiste, un exemple : il existe depuis les années 60 au Japon un réseau de coopératives de consommation nommé Seikatsu Club qui a la fois organise des achats groupés pour obtenir des prix bas et des aliments de bonne qualité, pratique une consommation responsable, écologiquement sobre et dans un esprit de commerce équitable, comme les AMAP mais à grande échelle, et enfin a commencé à créer des coopératives de production. Le fonctionnement de ce réseau coopératif pourra servir de modèle tout prêt pour la réorganisation macro-économique de la consommation et du commerce en cas de grave récession économique ou de catastrophe environnementale. Voir mon article Seikatsu, avec des liens internet pour en savoir plus.

En conclusion, la tâche la plus importante actuellement me semble de traduire en pratiques collectives immédiates, dans les mobilisations populaires et dans les politiques publiques, la nécessaire transformation de la société en réponse au réchauffement climatique.

Joël Martine
 

Réalisé avec Spip - Gestion