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Notes de lecture
 
L’esprit de Philadelphie
Bretton Woods, ONU, Déclaration Universelle des Droits de l’Homme… les étapes fondamentales de l’édification du nouvel ordre mondial au sortir de la barbarie des deux guerres mondiales sont connues de tous. Mais qui se souvient de la Déclaration de Philadelphie qui, le 10 mai 1944, bâtissait le socle idéologique de cet ordre désiré ?
C’est le mérite du livre d’Alain Supiot [1], publié en janvier dernier, de nous rafraîchir la mémoire sur cette œuvre normative des relations à venir entre « tous les peuples du monde »… pour mieux nous faire saisir l’ampleur du « grand retournement » (clin d’œil à Polanyi) opéré par la contre-révolution libérale.
Les principes affirmés dans cette déclaration sont clairs et enthousiasmants :
- Les rapports entre les hommes ne peuvent être réglés que par le Droit
- Cet ordre juridique est basé sur l’égale dignité de tous les êtres humains
- La liberté et la sécurité (physique et économique) sont les conditions, liées entre elles, du progrès humain
- Tous les hommes doivent avoir des chances égales
- L’organisation économique est subordonnée à cet objectif de justice sociale
- Le bien commun ne peut être atteint qu’à travers un processus de démocratie sociale
- Le travail n’est pas une marchandise.
Il n’est que trop évident que depuis les années 80 l’idéologie néo-libérale n’a eu de cesse de fouler aux pieds cet idéal et d’abattre toutes les réalisations qu’il a inspirées, en particulier le droit du travail et la sécurité sociale. But explicitement avoué par D.Kessler quand il appelle à « défaire méthodiquement le programme du CNR », bâti avec la même philosophie.
Le renversement total de dogme est flagrant dans les accords de Marrakech instituant l’OMC, qui substituent, comme fin des rapports interétatiques, la croissance de certains agrégats (revenus, emploi, demande, production, commerce…) au progrès matériel et spirituel des hommes.
A. Supiot analyse précisément les différents aspects de ce « grand retournement » destiné à faire disparaître le « mirage de la justice sociale » (A.Hayek) et au bout du bout à subordonner l’Homme aux exigences de l’économie et de la finance :
Soustraction des mécanismes de répartition de la richesse, du travail et de la finance au politique (le peuple est trop bête pour comprendre la complexité de ces problèmes..), généralisation de l’insécurité économique pour accroître la productivité des travailleurs, mise en concurrence internationale des législations sociales et fiscales, privatisation des services publics et désagrégation de la Fonction Publique, déconstruction du Droit social et mise à bas de l’Etat Providence…

Mais si la première partie du livre est consacrée à une mise à nu implacable des rouages de la machine à écraser le faible, la seconde, intitulée « l’actualité de la justice sociale » redonne l’espoir d’un monde où l’Homme resterait la fin d’une organisation économique et financière qui serait au service de son épanouissement.
Sur quels piliers s’appuyer pour renverser la hiérarchie mortifère des fins et des moyens à l’œuvre dans le monde globalisé ? En redonnant au Droit sa place centrale, système de règles et de buts basés sur les notions de limite, de mesure, d’action, de responsabilité et de solidarité.
Limites au jeu des échanges internationaux, au pouvoir des actionnaires, à celui de la CJCE, en restaurant la souveraineté et la primauté de l’ordre juridique des Etats, inféodés depuis 60 ans aux organisations internationales (UE, FMI, Banque Mondiale..) Retour au principe de Protagoras : « L’homme, mesure de toute chose », évacué d’une société soumise à la « gouvernance par les nombres ». Retrouvailles avec une capacité d’action individuelle et collective des travailleurs par l’établissement d’un nouveau contrat social sur les décombres du pacte fordiste.
Mise en place d’une responsabilité des entreprises multinationales, impliquant toutes les entités concernées par la fabrication et la vente d’un produit.
Remise à l’honneur, enfin, du principe de solidarité s’imposant aux individus comme aux pouvoirs publics et aux entreprises et dont la violation doit être sanctionnée. C’est ici l’occasion pour l’auteur de rappeler que le mot « pauvre », dans certaines langues d’Afrique, signifie : « celui qui a peu de gens »…

Est-il encore temps de mettre en place cet ordre juridique qui contrecarrerait « l’ordre spontané du marché » ?
En tout cas, pour nous tous, défenseurs de l’idéal de justice sociale, renouer avec l’esprit de Philadelphie, c’est exhumer une des plus pages de l’histoire de l’humanité.

Anne-Marie Bllliottet

[1] Alain Supiot, « L’esprit de Philadelphie » - La justice sociale face au marché total, Seuil

 

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